La Pantomime

  • une affiche de l'Alcazar datant de 1880 proposant des spectacles de pantomimes

    Sur cette affiche datant de 1880, des représentations de pantomimes au programme de l'Alcazar avec Louis Rouffe et sa troupe

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Les origines de la pantomime remontent à l’antiquité aussi bien en Grèce qu’à Rome. C’est depuis Rome qu’elle se répand dans l’Europe méditerranéenne puis dans l’Europe centrale.

Le TLFi indique que le terme mime est emprunté au latin mimus «acteur de bas étage» et «farce de théâtre», du grec μίμος «acteur bouffon» et «sorte de comédie»;
le terme pantomime est emprunté au latin pantomimus, «mime, comédien qui s’exprime au moyen de gestes», du gr. παντομίμας, «celui qui mime tout».

La pantomime est une forme d'expression corporelle par gestes uniquement: mimiques, mouvements, attitudes corporelles, mais sans paroles. Elle peut représenter aussi bien des situations comiques que dramatiques. Le mime Marceau à une époque récente en est l’un des plus célèbres représentants.

La pantomime est parfois accompagnée de musique.

C’est à leur arrivée en France que les comédiens en provenance d’Italie et de Grèce ont introduit la pantomime avec des personnages restés célèbres : Arlequin (Arlecchino), Polichinelle (Pulcinella), Cassandre (Κασσάνδρα). La base de tous ces personnages avait déjà été créée durant l’antiquité: l’avare, le niais, l’amoureux, le simple d'esprit, le peureux, etc...

Pendant longtemps, la pantomime a été cantonnée aux foires et aux petits théâtres ambulants ou théâtres d’acrobaties dans lesquels les acteurs excellaient en sauts acrobatiques.

Au début du 19e siècle, Jean-Gaspard Deburau crée à Paris le personnage de Pierrot ainsi que son fils Jean-Charles Deburau qui à son tour et à la fin des années 1850, après la disparition de son père en 1846, forme à Marseille Louis Rouffe. Ce dernier formera à son tour Séverin (Séverin Caffera) également à Marseille.

Séverin avait réussi à attirer une clientèle d’Angleterre et d’Allemagne à l’Alcazar où il se produisait et où il avait formé une troupe d’une trentaine de mimes.

On se souvient du personnage de Deburau père dans le film de Marcel Carné Les enfants du Paradis.

Jean-Charles Deburau et Séverin font de Marseille la capitale du mime. A la mort de Jean-Charles Deburau en 1873, c’est l’Alcazar que Louis Rouffe choisit pour en faire un conservatoire de la pantomime française. Avec Séverin, ils portent à son apogée le personnage de Pierrot.
Avec la disparition de Louis Rouffe en 1885, c’est également celle de la pantomime à Marseille.
Beaucoup plus tard et plus près de nous, on voit apparaître Jean-Louis Barrault qui se passionne pour le genre, ainsi qu’Étienne Decroux. Ce dernier forme jusqu’en 1991 les plus grands mimes du monde dont le mime Marcel Marceau qui aura une renommée mondiale.

Louis Rouffe

Les conseils de Deburau (Sacha Guitry) à son fils

Adore ton métier, c’est le plus beau du monde. Le plaisir qu’il te donne est déjà précieux, mais sa nécessité réelle est déjà plus profonde: il apporte l’oubli des chagrins et des maux. Et ça, vois-tu, c’est encore mieux que tout, c’est magnifique et tu verras, tu verras ce que c’est qu'une salle qui rit, tu l’entendras...

Extrait du film Deburau réalisé par Sacha Guitry, 1951.
Avec Sacha Guitry, Michel François, Lana Marconi, ...

Représentation de la pantomime de Bertin - Pierrot-Tartufe - à l'Alcazar

Vendredi dernier a eu lieu, devant une salle comble, la première représentation de cette pantomime, si impatiemment attendue. Après Charles Nodier, Champfleury, Théophile Gautier, après ces maîtres de la littérature contemporaine, Horace Bertin a voulu donner au public la mesure de son talent d’observation, en abordant le genre ingrat et ardu de la pantomime.

C'est une innovation, en province, dont je ne désavoue pas la hardiesse, eu égard au succès qui l’a couronnée. Il fallait affronter les goûts d'un public habitué à la chanson égrillarde, au palais blasé par l’obscénité, vaincre ses scrupules, battre en brêche sa routine, l’attirer, subjuguer son attention, le fasciner par des scènes palpitantes, l’électriser, imposer silence à sa brutalité, l’habituer aux choses fines et subtiles de l’esprit. C'est une tentative périlleuse où la chute, doublée d’ennui, aurait roulé dans les profondeurs du grand dédain populaire, se déchirant aux aspérités du mépris qu’il professe pour tout ce qu’il ne peut comprendre et qu’on ne lui laisse pas deviner. Ce qui attire, à l’Alcazar, ces masses anxieuses, ce sont les batailles, les coups de fusil, les cris d'agonie, le tam-tam de la guerre, la lutte corps-à-corps, les costumes étincelants, supercoquentieux, les mirages trompeurs d’une mise en scène splendide, cachant sous ses paillettes miroitantes, la pauvreté des pièces, l'ineptie de la conception. Il fallait scinder la routine, détruire l'attirail et triompher avec l’habit noir, sans le secours des poses grotesques, des sacs de farine, des coups de pieds reçus et rendus. Pierrot-Tartufe a vaincu Pierrot-Mitron. Le jésuite a eu raison de l’immbécile et a implanté, au feu de la rampe, ses vices, ses turpitudes, ses aspirations gangrenées, sa perfidie et son astuce. Le public suit le jeu de ce fourbe et se dilate à sa défaite, lorsque la justice pose son bras vengeur sur son échine souple.

La pièce est bien charpentée. Les détails en sont heureux et l’intrigue, habilement menée, arrive au dénouement, sans effort et sans secousse. En deux mots, voici le sujet: la marquise de St-Pons, fervente catholique, aime avec la sollicitude d’une mère, avec l’aveuglement d’une dévote, Pierrot-Tartufe, un chenapan, qui a su capter sa confiance en flattant ses penchants dévotieux, en élevant la religion et ses préceptes, en flagellant le scepticisme du marquis, un voltairien, un damné. La marquise souffre lorsque Pierrot n’est pas à ses côtés. Il manque quelque chose à son bonheur, à sa quiétude. Elle cherche son conseilleur avec ses yeux et l’appelle avec son âme.

Pierrot, pauvre, misérable, affamé, se plaît dans cette atmosphère douce, dans ce milieu luxueux où des bouffées de bien-être traînent dans les coins; il se délecte au fond de ces appartements capitonnés, foule avec joie ces tapis qui étouffent le bruit des pas et invitent au mystère. Il s’étire, paresseusement, dans ces fauteuils soyeux et contemple avec dégoût son image dans ces glaces vénitiennes. Il fait parade de sa pauvreté, porte avec délices cette crasse selon le Seigneur qui le rend méritoire et lui aide à gagner le ciel. Bientôt, ses mauvais instincts s'éveillent. Son sang vierge fouette sa chair et des désirs cuisants brûlent sa peau. La marquise a une fille jeune et belle comme une matinée de printemps. Elle se nomme Julienne. Pourquoi ne l’épouserait-il pas? Qui s’y opposerait? Le marquis? Non, car sous l'apparence d’un esprit fort se cache une âme timorée, qui se plie aux volontés de la femme dont il a fait sa compagne chérie. Mais soudain, surgit, comme le Deus ex machina, un cousin jeune, beau, aimant et aimé, qui vient de se jeter dans la toile d’araignée de Pierrot et détruire tout ce qu’il avait combiné. Tartufe comprend qu’il a un ennemi à vaincre, un rival à supplanter.

Il doit brusquer la situation et se débarrasser du gêneur. Il est seul, loin des regards. Il s’assied à une table et écrit, fiévreusement, une lettre de calomnie contre Edouard, le cousin, adressée à la marquise. Il cachette la lettre avec de la cire, souffle la bougie et chasse la fumée, de sa main tendue. Il sort furtivement, met la lettre à la poste et revient quelques heures après, juger de l’effet qu'elle a produit. Il trouve du désordre là où il avait laissé du calme. La marquise lève les bras au ciel , comme pour implorer sa miséricorde, le marquis est agité, Edouard proteste énergiquement contre cette infâme délation, et la jeune fille s’est évanouie. Ce tableau de désolation semble navrer Tartufe. Il s’approche, cauteleusement, de la marquise et lui demande la cause de son désespoir. La marquise lui montre la lettre.

Pierrot, attéré, ouvre de grands yeux ahuris, avec des gestes mous de contrition. Il vole au secours de Julienne, dont l’évanouissement semble l’inquiéter. Les parents s’éloignent; Edouard fuit. Il reste seul devant les charmes palpitants de la jeune fille, devant cette enfant rose, toute d’idéal et de pureté, aux parfums enivrants, devant cette gorge demi-nue, marbrée de fibrilles nerveuses, aux contours voluptueux, aux blancheurs chatoyantes comme l’aile du cygne, aux fossettes appétissantes et tentatrices.

Son oeil s’allume; une flamme lascive court sous ses paupières, ses nerfs se tendent, la luxure l'étreint dans ses griffes acérées, des souffles chauds d'envie fouettent son visage pâle.

Il tourne, comme une bête fauve, autour de ce beau corps abandonné, il touche du doigt ces bras roides dont l’inertie est empreinte du majestueux cachet de la statuaire antique.Il s’avance doucement, peureusement, le buste incliné, les lèvres frémissantes. Il soulève, d’une main tremblante, ce foulard jeté sur les épaules de Julienne et met à nu cette blancheur immaculée qui lui donne le vertige. Il se penche et colle amoureusement ses lèvres impures sur la nacre de ces seins. Puis, il se sauve, emportant ce baiser qui brûle sa bouche.

La jeune fille revient à elle, sans se douter de la souillure qui a terni sa chasteté. Elle court auprès de ses parents, implorer le pardon d'Edouard. La tête blême de Tartufe se montre dans l’huisserie de la porte. Il furette du regard tous les recoins de l’appartement. Personne. La faim déchire ses entrailles ; il avance, retenant son haleine, à pas mesurés, et se dirige vers le buffet où se trouve le panier contenant l'argenterie. Il prend un couvert et le plonge, subrepticement, dans une de ses vastes poches. Il tremble, il entend du bruit et s’appuie contre un meuble pour ne pas tomber. Mais non, rien ne se meut, c’est le vent qui pleure, lamentablement. Il est sauvé, on ne l’a pas vu et on accusera la domestique du larcin qu’il a commis. Il rampe et sort. A l’heure du dîner, la domestique s’aperçoit qu’un couvert manque. L’effroi la glace; elle pousse des cris déchirants qui attirent ses maîtres. On l'accuse; elle se défend. La marquise, voyant ses larmes, hausse les épaules et la chasse avec dédain.

Au deuxième tableau, nous assistons à un bal de carrefour. Des guirlandes de feu courent dans les arbres, dont les panaches rouges coupent les noirceurs de la perspective. Au loin, un violon jette sa note discordante aux échos. La domestique danse un chahut échevelé avec son tourlourou. Pierrot arrive, frôlant les murailles, tordant sa taille haute pour se faire plus petit et moins visible. La domestique l’aperçoit, le reconnaît. Elle le signale à la haine de son amant, se précipite vers lui et lui crache au visage.

Cette scène attire les curieux. La police se montre. Pierrot s'essuie le visage et raconte les faits aux agents de l'autorité. Le tourlourou proteste, se débat. On le conduit au poste. La foule se disperse. Le marquis et Edouard, qu'un hasard amène en ces lieux, aperçoivent Tartufe. Ils se cachent derrière un buisson pour épier ses mouvements. Une risette, harnachée de falbalas, caparaçonnée de faux cheveux, à l’oeil noir, pétillant, montre son minois audacieusement chiffonné. Pierrot la suit et lui offre son bras. Elle le repousse. Il fait sonner, dans le creux de sa main, le fruit de son vol. Le baiser de l’or la fait tressaillir; elle le regarde, lui sourit et l’entraîne. Mais, en sortant son mouchoir pour effacer l’insulte, Pierrot a laissé tomber une lettre que la domestique ramasse et qui, au troisième tableau, hâte le dénoûment. L’écriture de cette lettre est la même que celle adressée à la marquise. Alice, soeur cadette de Julienne, a vu Pierrot volant le couvert. Tout se dévoile. L'imposteur, confondu, est arrêté par deux gendarmes et Edouard, dont l’innocence éclate, épouse sa cousine, qui n’en demande pas davantage.

Voilà, succinctement, la donnée de cette pantomime. Je saute une quantité de petits détails qui m’échappent. D’ailleurs, le cadre restreint de la feuille dans laquelle j’écris ces lignes, ne me permet pas une analyse méticuleuse. J’ai cru remarquer quelques longueurs au premier tableau et beaucoup de tristesse au second. En revanche, le troisième est un amalgame de scènes, un feu roulant de situations palpitantes, dont la rapidité vertigineuse embrouille un peu l’esprit. A part ces légères imperfections, la pantomime arrive sans encombre au dénouement et les mains qui se joignent pour applaudir l’oeuvre de mon ami et confrère ne sont pas des mains achetées.

Deburau a été admirable, dans son rôle de Tartufe. Cette création comptera parmi ses plus glorieuses. Jamais le talent si souple, si fin, si délicat du célèbre mime, n’avait atteint pareille hauteur. Il a surveillé et dirigé la mise en scène de la pièce. Plusieurs personnes m’assurent qu’on l’a vu, rôdant aux alentours de la Mission de France, épiant les jésuites, suivant leurs mouvements, leurs gestes, pour faire, de son personnage, le sosie de ces messieurs. Il a pleinement réussi. Il a le sourire onctueux du fourbe, les cheveux plats du cagot, l’air béat de l’élu. Son frac, ses manches retroussées au poignet, ce mouchoir à carreaux jaunes et gris, sortant de sa poche, ce chapeau bas, crasseux, ces mains sales, ce faciès blafard, sont bien les stigmates auxquels on reconnaît les pieux serviteurs de l'Eglise. A Deburau toute mon admiration et l’expression sincère de mon enthousiasme. M. Barbarani (Edouard) s’est acquitté de son rôle en artiste consciencieux, en comédien consommé.Je n’oublierai pas Mme Barbarani (la marquise), M. Michelin (le marquis), Mlle Michelin (la domestique) et Adrienne (Julienne) toujours plus jeune, plus ravissante et plus mignonne.

Mes compliments à tous les autres artistes. Des éloges à Hugh Cas, l’intelligent chef d'orchestre, dont la musique a produit le plus gracieux effet et une poignée de main à Charlois, pour son décor du deuxième tableau.

Alfred Segond, journal Le Rideau, 13 mars 1869 - Source Gallica

  • P. Echinard, Louis Rouffe et l’école marseillaise de pantomime dans la seconde moitié du 19ème siècle, 115e Congrès national des Sociétés savantes, Avignon, 1990, Paris, CTHS, 1992.
  • Rémy Tristan, Jean Gaspard Deburau, Paris, L'Arche éditeur,‎ 1954
  • Séverin (Séverin Cafferra, dit), L’Homme Blanc : souvenirs d’un Pierrot Introduction et notes par Gustave Fréjaville, Paris, Plon, 1929.
  • Paul Hugounet, Mimes et Pierrots : notes et documents inédits pour servir à l’histoire de la pantomime, Ulan Press,‎ (1re éd. 1889)