Joseph Pujol (1857-1945)

Article publié le

C’est à Marseille qu’est né en 1857 le plus extraordinaire des artistes-fantaisistes, Joseph Pujol, de parents immigrés d’origine catalane.

Vers l’âge de 13 ans, alors qu’il commençait à apprendre le métier de boulanger, il découvre en se baignant qu’il est pourvu d’une capacité physique peu commune : ses muscles abdominaux et anaux lui permettent d’une part d’aspirer de l’eau dans son rectum et d’autre part d’éjecter ce liquide en modulant la vitesse d’expulsion. Il se rend compte qu’il peut le faire également avec de l’air, autant de fois qu’il veut. C’est le point de départ de sa carrière de fantaisiste.

Après s’être marié en 1883, il fait partie en 1887 d’un petit groupe d’artistes amateurs qui lui suggèrent de mettre ses capacités à profit. Il monte alors au théâtre Chave de Marseille une série de petits numéros qui attirent de nombreux spectateurs et qui le font remarquer par un imprésario de Paris. Ce dernier l’entraîne tout de suite dans la capitale.

Il connaît un énorme succès au Moulin Rouge où il est engagé et où il joue, grâce aux extraordinaires facultés de son fondement, des airs d’opéra, La Marseillaise, des marches militaires devant des centaines de personnes qui, gagnées par un énorme fou-rire, n’arrivent plus à reprendre leur souffle.

On rapporte qu’une dame, serrée dans son corset, s’est évanouie et a dû être transportée à l’infirmerie.

Joseph Pujol Parmi ses admirateurs on peut citer notamment le Prince de Galles, le Roi des Belges mais aussi Sigmund Freud.
Le cachet du Pétomane, puisque c’est le nom de scène qu’il a choisi, était dit-on, dix fois supérieur à celui de Sarah Bernhardt !

En 1894, il monte son propre théâtre à Paris : Le Pompadour. Il effectue également des tournées en Europe et en Afrique du Nord. C’est le succès jusqu’en 1914 à la déclaration de guerre.
Il ne remontera jamais sur scène.

En 1918, il se remet à la boulangerie, métier de son enfance, jusqu’à son décès en 1945 à l’âge de 88 ans. Il est enterré à La Valette du Var, où il s’était retiré à la fin de sa vie avec sa famille.

Joseph Pujol

Joseph Pujol ? au Moulin Rouge

Il est possible que ce ne soit pas Joseph Pujol...

Film muet tourné par la compagnie Edison lors de l'Exposition Universelle de 1900
Source: Youtube

Un musicien fin-de-siècle

- Où donc s’arrêteront les bizarreries et les curiosités ?

Paris possède actuellement un pétomane. Avez-vous bien lu? - Un pétomane.

Ce nom me dispense d’insister sur la nature d’harmonie dont il s’agit, et sur celle de l’instrument qui, loin d’être, comme le larynx, par exemple, un instrument à cordes, est, au contraire, un instrument à vent dans toute l’expression du mot.

Cet étrange phénomène, dont le talent fin-de-siècle a, paraît-il, fait courir tout le Midi, vient d’être engagé au Moulin-Rouge, où il a débuté devant un public composé de charmantes demi-mondaines, de gens de lettres, d'artistes et de joyeux clubmen. Le succès a été énorme! On a ri aux larmes, car malgré l’inconvenance du spectacle, M. P. J... l’a présenté d’une façon si originale et si comique, qu’il était impossible de s’en formaliser. Très grand et assez joli garçon, vêtu à la dernière mode, le pétomane a triomphé des difficultés que portaient son programme - ce qui n’est pas peu dire.

C'est à l’âge de treize ans que le phénomène en question s’est aperçu des avantages naturels dont la nature l’avait doté. Au collège de Marseille, il émerveillait déjà ses jeunes camarades de cinquième par un «talent» vraiment surprenant. Je dis talent, car plusieurs Facultés de médecine ont constaté, dans des rapports qui ont été publiés, que le sujet était admirablement constitué et que son truc consistait simplement en une facilité d’aspiration anale tout à fait curieuse.

M. P. J. ne se contente pas, en effet, d’exécuter avec son... instrument tous les morceaux de musique actuellement en vogue, des imitations exquises de violon, d'alto, de trombone à coulisse et de contrebasse: Amant alterna camoenoe. Il peut aspirer six litres d'eau et les projeter à une distance d’au moins dix mètres! Avouez que ce petit talent de société n’est pas à la portée de tout le monde.

Monsieur le docteur Jacobson, qui a examiné le joyeux pétomane, nous disait en souriant:
« Ce qui permettra surtout d’exhiber ce phénomène d’un nouveau genre, c'est que chez lui l’expiration anale se fait... - comment dirai-je?... - sans que l’appendice nasal du spectateur en soit incommodé. »

J’ignore si le pétomane trouvera chez le public parisien le même accueil qu’à Bordeaux et à Marseille. Les uns trouveront probablement le spectacle un peu trop fin-de-siècle; quant aux autres, ils iront carrément entendre le seul artiste qui, par son originalité, ne paie pas de droits à la Société des auteurs et compositeurs. C’est déjà quelque chose.

Paul Royer, Journal Gil Blas, 14 avril 1892 - Source Gallica

Yvette Guilbert évoque dans ses souvenirs le pétomane du Moulin Rouge

C’est au Moulin Rouge que j’ai entendu les plus longs spasmes du rire, les crises les plus hystériques de l’hilarité. Zidler reçut un jour la visite d’un monsieur à visage maigre, triste et pâle, qui lui confia qu’étant un phénomène, il voulait vivre de sa particularité.

- En quoi consiste-t-elle, votre particularité, monsieur ?
- Monsieur, explique l’autre en toute gravité, figurez-vous que j’ai l’anus aspirateur...
Zidler, froidement blagueur, fit :
- Bon, ça.
L’autre continua, d’un ton de professeur :
- Oui, Monsieur, mon anus est d’une telle élasticité que je l’ouvre et le ferme à volonté...
- Et alors... qu’est-ce qui arrive ?
- Il arrive, Monsieur, que par cette ponction providentielle...j’absorbe la quantité de liquide qu’on veut bien me confier...
- Comment? vous buvez par le derrière ? dit Zidler effaré et aguiché. Qu’est-ce que je puis vous offrir, Monsieur, fit Zidler cérémonieux...
L’autre, de même :
- Une grande cuvette d’eau, Monsieur, si vous le voulez bien...
- Minérale, Monsieur ?
- Non, merci, naturelle, Monsieur.

Quand la cuvette fut apportée, l'homme, enlevant son pantalon, fit voir que son caleçon avait un trou à l’endroit nécessaire. S’asseyant alors sur la cuvette remplie jusqu’au bord, il la vida en un rien de temps et la remplit de même.

Zidler constata alors qu’une petite odeur de soufre se répandait dans la chambre :
- Tiens, vous fabriquez de l’eau d’Enghien!
L’homme sourit à peine.

- Ce n’est pas tout, Monsieur... Une fois ainsi rincé, si j’ose dire, je puis, et c’est là où est ma force, expulser à l’infini des gaz inodorants... car le principe de l’intoxication...

- Quoi ? ... quoi ... interrompit Zidler, parlez plus simplement... vous voulez dire que vous pétez...
- Heu... si vous voulez... concéda l’autre, mais mon procédé, Monsieur, consiste dans la variété sonore des bruits produits.
- Alors, quoi ? vous chantez aussi du derrière?
- Heu... Oui, monsieur.
- Eh bien, allez-y, je vous écoute!
- Voici le ténor, ... un;
- Voici le baryton, ... deux;
- Voici la basse, ...trois;
- La chanteuse légère, ... quatre;
- Celle à vocalises, ... cinq.

Zidler, affolé, lui cria :
- Et la belle-mère ?
- La voilà! dit le Pétomane
Et, sur ce, Zidler l’engagea.

Sur les affiches, on lisait :
Tous les soirs, de 8 à 9,
LE PÉTOMANE
Le seul qui ne paie pas de droits d’AUTEURS!

Zidler mit le Pétomane dans l’éléphant du Jardin, on s’écrasait pour «l’entendre», et les cris, les rires, les spasmes des femmes,les hurlements hystériques s’entendaient à cent mètres du Moulin Rouge. Et quand le Pétomane voyait cette foule ainsi secouée, il criait :
- Un! deux! trois! En chœur!...
et le chœur, se joignant à lui, la salle était alors en convulsions.

  • Frédéric Lewino et Gwendoline Dos Santos, 1er mai 1894. Pujol, le Pétomane, fait souffler un vent de folie sur Paris.
    Article [en ligne] publié le 1er mai 2012, Le Point.fr
  • François Caradec et Jean Nohain, Le Pétomane, Pauvert, 1965, nouvelle édition, Mazarin, 2000
  • Paul Spinrad, Joseph Pujol, the Fartiste, by RE/Search Publications, - Source, 1994