Vincent Scotto (1874-1952)

  • Vincent Scotto

    Vincent Scotto à son bureau
    Photographe inconnu, années 40

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Probablement le plus prolifique des auteurs compositeurs, mais également interprète et producteur, Vincent Scotto est né à Marseille en 1874 d’une famille d’immigrés italiens de la région de Naples.

Vincent Scotto dans les années 30 On lui attribue près de 4.000 chansons, 200 musiques de films et une soixantaine d’opérettes. Dans ces familles de la région de Naples il était courant de pousser la chansonnette en famille, particulièrement chez les femmes pendant tous leurs travaux domestiques. C’est probablement dans cette ambiance que Vincent Scotto a été amené à la musique et à la composition. Son père lui apprend l’ébénisterie, mais le jeune Vincent est plutôt attiré par le solfège et la guitare.
Il compose quelques airs pour des artistes locaux dont peu resteront à la postérité. Le plus célèbre est son Navigatore dont les paroles, recomposées, donneront le très connu : La petite Tonkinoise.

En 1906, il monte à Paris, pensant avoir plus d’opportunités qu’en province. Mais sa production est restée assez terne jusque dans les années 30. Pourtant il a travaillé avec des artistes célèbres tel que Maurice Chevalier et a composé plusieurs opérettes.

Vincent Scotto C’est au début des années 1930 que la chance tourne pour lui. Ses facultés d’adaptation lui permettent de composer aussi bien des opérettes classiques que des opérettes marseillaises en collaboration avec René Sarvil (parolier).

La vogue de ces opérettes va grandissant particulièrement à partir de 1932 et dans celles-ci la particularité des chansons qu’elles comprennent est qu’elles peuvent être chantées en dehors du contexte de l’opérette elle-même. Certaines d'entre elles deviendront des tubes : qui ne connaît pas Cane, cane, Canebière

Vers le milieu des années 30, Vincent Scotto écrit notamment pour Tino Rossi et à nouveau pour Maurice Chevalier qui revient des Etats-Unis. Mais contrairement à ce que pensent de nombreux Marseillais, ce n’est pas à l’Alcazar de Marseille qu’ont été créées toutes ces opérettes marseillaises, mais à Paris. Elles ont bien sûr été jouées à l’Alcazar qui en a d’ailleurs bénéficié au niveau de sa réputation locale et nationale, ce qui lui a permis de résister mieux que les autres salles marseillaises à la poussée du cinéma.

Affiche On ne peut pas bien sûr parler de Vincent Scotto sans évoquer son amitié avec Marcel Pagnol pour lequel il a composé de très nombreuses musiques de films.

En 1952 à Paris à l’âge de 76 ans, un an avant la création de son dernier ouvrage, Les Amants de Venise, au théâtre Mogador, Vincent Scotto disparaît. Il repose dans sa ville natale au cimetière Saint-Pierre.

Vincent ScottoVincent ScottoBuste de Vincent Scotto

Un Petit Cabanon, Alibert, René Sarvil et Vincent Scotto, Opérette Un de la Canebière, 1935


Cane... Cane... Canebière, Alibert, René Sarvil et Vincent Scotto, Opérette Un de la Canebière, 1935

Tino Rossi évoque Vincent Scotto

Avec Pierre Tchernia, Henri Varna et Francis Lopez
Emission Discorama du 24 Mars 1961 sur Youtube

Grâce à Polin, je vends vingt-cinq francs La Petite Tonkinoise

Comme c’est ennuyeux et gênant de parler de soi! Et pourtant, voici qu'on me demande comment j’ai pu arriver à la popularité... Je me vois donc contraint d’interrompre un instant mes souvenirs de Paris, et de revenir à Marseille, ma ville natale.

Là-bas, dès l’âge de sept ans, je jouais de la guitare et j’étais assez doué. Mais, à cette époque, voyez-vous, il n’y avait pas encore de méthode rationnelle d’enseignement. C’est ainsi que mes parents m’ayant donné un professeur, au bout de quelques mois, il n’eut plus rien à m’apprendre, alors cependant que je n’en savais pas beaucoup.


Mes débuts de compositeur

Plus tard, vers les onze ou douze ans, j’étudiai la musique chez les frères Maristes, et, à seize ans, je donnais des leçons de solfège. Le soir, je partais avec ma guitare et, en vrai troubadour, je faisais partie de toutes les fêtes familiales : les noces, les mariages ou les baptêmes. Partout où il y avait besoin de joie, de gaieté, j'accompagnais les chanteurs; car, à cette époque, les pianos étaient rares, et, à part quelques cercles ou clubs, les cafés eux-mêmes n'en possédaient pas. Aussi me demandait-on souvent mon concours. J’improvisais, et il m’arrivait parfois de chanter moi-même des airs en vogue. J’étais, en somme, un mordu de la chanson.

J’avais, en outre, la manie d’écrire des couplets. Mon premier collaborateur fut un ecclésiastique, l'abbé Béranger, curé de Saint-Victor. Je composai la musique d’une pastorale. Il s’agissait d’une pièce en provençal sur la venue du Christ que l’abbé Béranger venait d’écrire. Il me confia même le soin d'incarner le principal personnage, celui de Pistache. Je me tirais assez bien de mon rôle; ce furent mes débuts comme acteur. Les chansons de la Pastorale, d’autre part, eurent quelque succès. Cela me donna l'idée d’en faire d’autres pour des artistes qui étaient en représentation à Marseille.


La chanson du Navigatore

Lorsqu’on me demande quelle fut ma première œuvre, je réponds d'ordinaire : La Petite Tonkinoise. Mais ce n'est pas tout à fait exact : La Petite Tonkinoise a été mon premier succès et non pas ma première œuvre. Du reste La Petite Tonkinoise n’est que la seconde version d'une autre chanson, Le Navigatore, dont Villard fit les paroles et que je chantai longtemps dans tous les cabanons de la banlieue marseillaise, en m’accompagnant sur ma guitare. Voici les paroles du refrain:
Je ne suis pas un grand Actore,
Je suis Navi, Navi, Navigatore;
Je connais bien l’Amérique,
L'Asie tant bien que l’Afrique,
J'en connais bien d’autres encore,
Je suis Navi, Navi, Navigatore,
Mais de ces pays joyeux
C'est la France que j’aime le mieux.

et celles du couplet:
Je navigue
Sans fatigue
Pendant des mois et des mois,
Je fais naufrage quelquefois,
Mais me noyer jamais ma foi;

Faut que je brique,
Que j’astique,
A bâbord comme à tribord,
Mais quand je reste longtemps dehors
Je languis de revenir au port.


Je rencontre Polin.

Polin se trouvant de passage à Marseille, je lui chantai ma chanson. Polin était alors le chanteur préféré des Français. D’un naturel parfait, la face ronde et enluminée, il était le Tourlourou, le naïf troupier traditionnellement aimé des nounous à longs rubans et à épingles d’or. C'est lui qui devait me chanter:

Ah ! mademoiselle Rose,
J’ai un petit objet à vous offrir.
Ah! c’est quelque chose
Qui vous fera plaisir...


On l’adorait.

- J’aime la musique de votre chanson, mais les paroles sont trop locales. Et, sans rien ajouter, mit Le Navigatore dans sa poche. Christiné changea les paroles et en fit La Petite Tonkinoise. Et c’est ainsi qu'un jour je reçus une lettre de Paris. «Monsieur, m'écrivait Christiné, j'ai fait pour Polin une version nouvelle de votre Navigatore : La Petite Tonkinoise. Je vous envoie vingt-cinq francs pour cession des droits d’édition.»

J’étais transporté, je dansais de joie, dans la rue : être édité à Paris, et chanté par Polin! Je n’en pouvais croire mes yeux. J’étais fier de cette lettre et la montrais orgueilleusement à tous mes amis.
- Regarde, mon vieux, vingt-cinq francs, hein, crois-tu ? Dire qu’il y a des compositeurs qui payent pour se faire éditer! Je monte à Paris. Je n’eus plus dès lors qu’une envie : aller à Paris, monter là-haut, comme on dit à Marseille.

Polin que je revis et auquel je fis part de mes intentions les arrosa pourtant d’une douche glaciale.
- Ah ! mon pauvre Scotto, si vous jouiez du piano, peut-être, mais rien que de la guitare, comment ferez-vous pour gagner votre vie ? Je ne me laissai pas décourager et, la nuit, quelquefois, allongé sur mon lit, les yeux grands ouverts, fixés au plafond de ma petite chambre - je le vois encore ce plafond de ma petite chambre qui, en fait de soliveaux, était tenu par des troncs d’arbres non rabotés, pleins de noeuds et blanchis à la chaux – je pensais : Si un éditeur de Paris voulait seulement m’assurer cinq francs par jour, non, peut-être six, afin de bien vivre je lui signerais un contrat à vie. Et il me semble que j’ai dans la tête des milliers d’airs qui pourraient faire le tour du monde. J’étais sûr de moi, j’avais tous les espoirs, la confiance illimitée de la jeunesse. Et c’est ainsi que, certain soir de printemps, quittant tout à coup mes leçons, à la fois timide et courageux, je pris le train pour Paris, vers l’inconnu, vers le rêve...

Scotto, par Jacques Bonnadier, Cent ans de chansons à Marseille, Revue Marseille, 1986

Vincent Scotto, l’homme aux 4000 chansons, Roger Vignaud, Éditions Autres temps, 2006 (ISBN 2845212399)