L’Alcazar - l’incontournable, la référence

  • L’Alcazar lyrique de Marseille

    L’Alcazar lyrique de Marseille, gravure pour le Monde illustré, 19 décembre 1857 - Source: Gallica

Article publié le

S’il est un théâtre café-concert qui a contribué au rayonnement du music-hall marseillais, c’est bien l’Alcazar. Et pourtant il a été créé un an après le Casino Musical quand ce dernier avait déjà une très bonne réputation. Il faut dire que son créateur, Etienne Demolins, avait énormément investi dans la réfection d’un ancien local en très mauvais état, et qui abritait des chevaux utilisés à aider les attelages à remonter la difficile côte de la rue d’Aix, prolongement du cours Belsunce sur lequel il se trouvait.

L’Alcazar lyrique de Marseille, gravure pour le 'Monde illustré', 1858 Etienne Demolins avait trouvé son inspiration dans l’architecture des édifices mauresques d’Andalousie, particulièrement l’Alhambra de Grenade. Il connaissait les goûts du moment et avait compris ce qui pouvait attirer le public de ce temps-là. La salle n’était qu’une féerie de décors plus chatoyants et extravagants les uns que les autres.
L’établissement était grand : 1.500 personnes pouvaient assister aux spectacles, certaines assises autour d’une table au niveau de l’orchestre où elles pouvaient boire et fumer. Demolins se targuait d’avoir fait construire le plus vaste café-concert du continent !!

L’inauguration de l’Alcazar eut lieu le 10 Octobre 1857 en présence quasi exclusive des notables de la ville et dura deux jours. Le public ne fut convié qu’à partir de là. Le tapage publicitaire qui avait été fait avait aiguisé la curiosité et la salle n’eut aucune difficulté à faire le plein dans les jours qui suivirent.

Les commentaires allaient bon train sur le terre-plein central du cours Belsunce entre ceux qui sortaient du spectacle et ceux qui allaient y assister. Il y avait trois représentations par soirée. La statue de Monseigneur Belzunce, érigée en l’honneur de ce dernier qui avait courageusement combattu la peste pendant l’épidémie de 1720, était le point de rendez-vous de tout ce petit monde.

Pour Demolins, il s’agissait de faire mieux que le Casino Musical son principal concurrent. Il avait alors constitué un orchestre de 35 musiciens et installé un magnifique orgue-orchestre quoique le choix de ce dernier, qui lui coûta très cher, ne fut pas très judicieux puisqu’il cessa de le faire jouer seulement quelques mois après, la machine n’apportant finalement aucune plus-value aux spectacles.

Les meilleurs artistes ayant déjà été recrutés par le Casino Musical, créé 18 mois auparavant, il fallut que Demolins fasse jouer tout son talent et son imagination pour arriver à constituer une troupe qui put rivaliser avec celle du Casino Musical. Et il réussit ! La notoriété de l’Alcazar rejoignit rapidement celle du Casino Musical et une compétition équitable commença alors entre les deux établissements. D’ailleurs les artistes alternaient fréquemment les engagements avec les deux théâtres, et se produisaient donc sur les deux scènes alternativement.

Trois années après son ouverture l’Alcazar avait déjà acquis une réputation nationale ce qui lui permit d’engager des grandes vedettes parisiennes appréciées par le public à ce moment là. Mais nombre de celle-ci, sûres d’elles, ont dû déchanter devant le public de Marseille qui devenait de plus en plus exigeant et surtout qui manifestait bruyamment et avec des projectiles en plein spectacle son approbation ou sa désapprobation. C’est dans ces années-là que ce public acquit sa réputation d’exigence et de dureté.

En 1867, les privilèges des grands théâtres étaient abolis ce qui permettait aux cafés-concert et à l’Alcazar en particulier de devenir des théâtres à part entière, ayant donc la liberté des décors, des costumes et des spectacles. L’heure des grandes mises en scènes était arrivée.

Alors que l’Alcazar devenait incontournable parmi les théâtres de music-hall, et que s’y produisaient les meilleurs artistes tant français qu’étrangers, le 25 juin 1873, en fin de représentation, un incendie se déclarait dans les décors, allumé par les projections incandescentes d’un feu d’artifice qui clôturait la pantomime qui venait de s’achever. La progression de l’incendie fut si rapide et gagna tout l’établissement que tous les secours mis en œuvre ne parvinrent pas à empêcher la destruction totale des locaux. Seuls restaient debout les murs maîtres.

Bien que l’Alcazar fut bien assuré, il fallut malgré tout le reconstruire, et cette reconstruction, rondement menée, fut terminée en seulement six mois ce qui permit de minimiser les pertes financières causées par l’interruption de l’exploitation. Le 24 décembre 1873, l’établissement rouvrait ses portes avant que le public n’ait eu le temps de s’en détourner. Mais ce sont les artistes qui ont le plus souffert dans cet épisode car il n’ont pour la plupart pas travaillé pendant ce laps de temps. L’inspiration architecturale et celle des décors étaient conservées.

L’Alcazar fut pendant toutes ces années le conservatoire de la pantomime française, avec dès 1868 l’arrivée de Charles Deburau, puis celle de Louis Rouffe qui lui succéda en 1874 après la disparition du premier. Soutenu par Horace Bertin, il lui écrivit des livrets restés comme référence dans le genre.
En 1885 suite au décès de Louis Rouffe, la pantomime disparaît de l’Alcazar et de France.

En 1890 l’Alcazar perd son statut de café concert, les spectateurs ne sont plus assis autour d’une table mais sont installés sur des fauteuils disposés comme dans un théâtre conventionnel. L’Alcazar devient un music-hall à part entière.

Les spectacles se poursuivent tout au long des années de la fin du 19ème siècle jusque dans les années 1920, toujours dans le même esprit mais avec en plus l’arrivée du cinéma qui à partir de 1930 représente la principale activité de l’Alcazar.
Malgré tout, dans ces années 30, le genre marseillais rayonne dans toute la France particulièrement avec des opérettes de Vincent Scotto, d’Alibert et de Sarvil. Ensuite la deuxième guerre mondiale voit sa fermeture, jusqu’en 1946 où l’Alcazar ne devient plus qu’un simple cinéma.

En 1949 le music-hall fait sa réapparition, réintroduit par des nostalgiques comme Rober Trébor, mais le déclin est amorcé, le public s’éloigne du genre, la concurrence du cinéma est impitoyable, la faillite de l’Alcazar est déclarée en avril 1964 et l’établissement ferme pendant 18 mois malgré l’aide de Georges Brassens. Une tentative de réouverture est faite en 1965, mais en 1966 c’est la fin. L’Alcazar devient un magasin de meubles. Aujourd’hui, les locaux hébergent la Bibliothèque municipale depuis 2004.

C’est à l’Alcazar où étaient parfois organisés des concours de chant amateurs que des futures vedettes comme Yves Montand, Andrex, Rellys ont fait leurs débuts. Mais contrairement à la croyance répandue dans le public marseillais, ces artistes n’ont pas fait le principal de leur carrière à Marseille, mais à Paris notamment Fernandel qui n’a pratiquement jamais chanté à l’Alcazar. Mais des noms comme Brassens, Aznavour, Enrico Macias, Johnny Hallyday, se sont effectivement produits à l’Alcazar.

L’incendie de l’Alcazar, gravure pour le Monde illustré, 1873Ruines de l’Alcazar de Marseille suite à l’incendie, d’après la photographie de M. BrionAffiche de l'Alcazar datant des années 20

L’Alcazar se situait au 58 cours Belsunce. En 2004, une bibliothèque municipale a été construite à cet emplacement. Il ne reste aujourd’hui de ce music-hall que la façade et la marquise en métal.

Evocation de souvenirs à l’Alcazar avec Rellys

15 février 1974 - Source: INA

L’Alcazar lyrique de Marseille

Paris n’est pas la seule ville des estaminets gigantesques, des cafés-concerts splendides, des établissements publics merveilleux. Qu’est, je vous le demande, notre café Parisien, dont on a fait tant de bruit, auprès de cet Alcazar marseillais dont notre gravure peut faire apprécier les merveilles; immense casino qui, dans une soirée, a reçu onze mille consommateurs.

C’est le 10 octobre dernier qu’a eu lieu l’inauguration de ce palais lyrique. M. Demolins, son fondateur, a voulu lui-même en faire les honneurs, et s’en est acquitté avec une magnificence toute princière. Il avait convoqué à cette solennité les autorités civiles et militaires, ainsi que toutes les notabilités de la ville, celles de la presse au premier rang. Tous les invités se sont rendus à ce gracieux appel avec un empressement qui justifiait tout ce que la voix générale publiait de cet établissement nouveau et encore tout brillant des prestiges de l’inconnu.

Dès sept heures du soir, un élégant concours se portait vers l’extrémité du cours Belzunce, et, franchissant une porte mauresque surmontée d’un double balcon brillamment illuminé, longeait une pittoresque rocaille ruisselante d’eau et baignée par une lumière fantastique que lui versaient abondamment de nombreux verres de couleurs; il débouchait alors dans une cour plantée de pins maritimes, sous la verdure flottante desquels des tables nombreuses invitaient à la consommation.

Cette cour, entourée de murs couverts de peintures mauresques du plus élégant aspect, était éclairée par des globes richement teintés, suspendus aux branches des pins, comme autant de fruits lumineux.

La vaste salle où l’on entre ensuite est celle des concerts. A l’extrémité est le théâtre, dont le rideau représente la cour des Lions de l’Alhambra. En face, au-dessus des portes d’entrée, se trouve un orgue-orchestre de la disposition la plus riche et la plus monumentale.

Tous ses jeux variés permettent d’exécuter les morceaux de musique de l’orchestration la plus compliquée.

Le plafond, élevé de vingt mètres, est orné, comme les autres parois, d’arabesques dorées et de peintures orientales d’une rareté merveilleuse; du milieu d’une immense coupole descend un lustre gigantesque, composé de cent vingt-huit becs et globes de cristal des couleurs les plus contrastantes, combinée dans une ornementation de bronze doré d’une richesse suprême. Ce lustre éclaire splendidement toutes les parties de la salle, où dix rangs de tables offrent place, sur leurs sièges et sur leurs divans, à deux mille spectateurs.

Des arceaux mauresques séparent la salle de deux galeries, où l’éclat de l’or se mêle à celui des plus vives couleurs. Onze lustres à cinq branches, dans le goût du lustre central, sont placés sous ces arceaux. L’éclairage est complété par d’autres lustres à trois branches suspendus aux arceaux des galeries supérieures, s’étendant de chaque côté de l’orgue, au-dessus des premières, et par des corbeilles de fruits lumineux, poires, pêches, grappes de raisin, ananas, dont sont ornés les colonnettes qui séparent les arceaux de ces galeries.

La même ornementation de fruits et de fleurs, intérieurement illuminés, se reproduit aux avant-scène avec un goût et une profusion d’un éclat tout féerique.

Les artistes appelés à se faire entendre sur le théâtre sont dignes de cette mise en scène brillante. Parmi ceux, qui obtinrent les honneurs de la première soirée, les dilettanti marseillais citent Mme Privat de Lyon dans la ballade L’Enfant et la Sylphide, Louise Anatole, qui enleva de verve un duo bouffe avec M. Sylvain, et M. Ferdinand, qui déploya autant de goût que de puissance phonique dans Yvan comme des virtuoses de premier ordre.

Journal Le Monde Illustré, Léo de Bernard, 19 décembre 1857, p.16, source [en ligne] Gallica

L’incendie de l’Alcazar

L’Alcazar de Marseille a été dévoré par un incendie, le 25 juin. La représentation s’était terminée par L’Héroine des Iles Sandwich, pantomime dont l’apothéose représente les mines de la Pologne et nécessite l’éclat d’une pièce d’artifice.

Au moment où la toile baissait, un pétard, du moins on le suppose, vint mettre le feu aux frises. En un instant, les décors et la scène furent en flammes.

Fort heureusement, l’employé chargé du gaz eut la présence d’esprit de fermer le compteur, prévenant ainsi de plus grands malheurs.

A une heure du matin, quatorze pompes fonctionnaient, et toutes les personnes accourues rivalisaient de zèle avec les autorités civiles et militaires. Malheureusement, l’eau faisait défaut.

On évalue jusqu’ici les pertes matérielles, à 500.000 francs pour l’Alcazar et à 200.000 francs pour les maisons voisines atteintes par le feu. L’Alcazar était assuré par un certain nombre de compagnies. Cent cinquante familles ont eu à souffrir de ce sinistre.

Inauguré le 10 octobre 1857, l’Alcazar avait coûté plus de 400.000 francs. M. Vellen, un des propriétaires, avait fourni pour sa part environ 350.000 francs. L’orgue valait à lui seul 18.000 francs, et il y avait pour plus de 40.000 francs de peintures.

A l’heure où nous écrivons, la splendide salle n’offre plus que l’aspect d’une vaste ruine. A peine si quelques pans de murailles noircies se tiennent debout et dominent l’immense amas de décombres.

Journal Le Monde Illustré, 5 juillet 1873 - Source [en ligne] Gallica

Réouverture

L’Alcazar Lyrique, brûlé dans la nuit du 24 au 25 juin 1873, vient de renaître, comme le phénix, de ses cendres. La nouvelle salle est une merveille d’architecture mauresque, l’architecte, M. Rey, s’étant inspiré de l’Alhambra de Grenade. C’est aujourd’hui, 24 décembre, qu’on doit faire l’inauguration de cette éblouissante salle de concert, dirigée par M. Comy.

Journal Le Ménestrel, Jules Santach, 28 décembre 1873 - Source [en ligne] Gallica

Raimu improvise un numéro au tribunal de Marseille

(Demande d’autorisation de publication)

Raymond Castans, L’impossible Monsieur Raimu, extrait du chapitre 2, Editions de Fallois, Paris, 1999.

  • Source de l’image qui accompagne l’article consacré à l’Alcazar de Marseille:
    • - L’Alcazar lyrique de Marseille, gravure pour Le Monde illustré, nº36, 19 décembre 1857 - Source [en ligne]: Gallica
  • Roger Klotz, un grand music-hall marseillais: l’Alcazar, Revue Marseille, 1977
  • Claude Barsotti, Le music-hall marseillais de 1815 à 1950 Arles, Mesclum, 1984.
  • Cent ans de chansons à Marseille, Revue Marseille 1986
  • Pierre Echinard, L’espace du spectacle à Marseille, deux siècles d’évolution, Méditerranée, nº23, 1991
  • Pierre Echinard, Marseille au quotidien, chroniques du 19ème siècle , Edisud, Aix-en-Provence, 1991
  • Pierre Echinard, Vie et mort de l’Alcazar, Revue Marseille, nº204, mars 2004