Le Café Vivaux

  • Place Vivaux, début du XXème siècle

    La Place Vivaux de Marseille au début du XXème siècle, Carte postale, E. Lacour

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Vers la fin des années 1840, Marseille possédait plusieurs cafés chantants notamment aux abords du Port. Dans ces derniers qui étaient des lieux fréquentés par des matelots et des soldats en escale, la clientèle était très cosmopolite: méditerranéenne  d'abord avec les Espagnols, les Italiens et les Grecs, et bien sûr marseillaise, mais aussi des « pays du Nord » avec les Anglais, les Allemands et les Scandinaves.

Le Café Vivaux par Valnay, 1880 En 1851, parmi ces établissements, le café des Colombes se détachait plus particulièrement et devenait le Café Vivaux. De café chantant, il devenait un « café concert ». Comme son nom l'indique, il était situé place Vivaux non loin de la Mairie. Son propriétaire du moment, Etienne Bourgès, qui avait déjà tenu le Café Impérial, appliqua son savoir-faire au nouveau café, ce qui le fit émerger comme l'un des lieux les plus populaires parmi les marins et soldats en escale mais aussi parmi la clientèle marseillaise. On imagine l'ambiance dans un tel endroit avec une telle clientèle.

Ce fut l'âge d'or du Café Vivaux jusqu'en 1874, date à laquelle l'établissement tombait en désuétude à la suite d'une part, de la dégradation du niveau de sa clientèle et d'autre part, de celui des prestations des artistes qui s'y produisaient.

Quelques années plus tard le Café Vivaux subissait de plein fouet la concurrence « musclée » des grands Cafés-concerts, qui avaient pourtant bénéficié de son expérience, et fermait ses portes.

Pourtant c'est là que se sont produits toute une pléiade d'artistes qui ont donné une impulsion décisive à la reconnaissance du statut de "café concert"  dont le café Vivaux fut le premier à Marseille. On y trouvait notamment des mimes dont Louis Rouffe (le café Vivaux fut le promoteur de la « pantomime »), des ventriloques, des magiciens, des jongleurs, des équilibristes, des bonimenteurs, etc...

A titre d'anecdote, les Soeurs Noblet, qui étaient chanteuses (en duo), se sont produites au Café Vivaux. L'une d'elles avait épousé un chef d'orchestre, Marius Allemand, et ensemble ils ont dirigé un magnifique café à Marseille. Fort de leur expérience ils sont « montés » à Paris quelques années plus tard et se sont retrouvés à la tête des Folies Bergère, de la Scala et de l'Eldorado, trois établissements d'importance de la capitale.
L'histoire du café Vivaux est un peu le point de départ de celle du music-hall à Marseille.

Source image: Marseille au quotidien - Chroniques du 19ème siècle, Echinard P., Edisud, Aix-en-Provence, 1991

Gravure datant de 1880 représentant le Café Vivaux

Le café Vivaux se situait au n°8 de la Place Vivaux, à proximité de la mairie de Marseille

Café-concert

Toujours même succès, grâce à l'inimitable Valentin, dit : l'Homme à la Poupée, qu'on ne peut se lasser d'admirer et d'applaudir. — Mlle Sophie Noblet a aussi sa large part de la vogue; elle a chanté, cette semaine, la Cavatine du Barbier de manière à faire regretter qu' une scène de café-concert soit seule témoin de son talent. Ses délicieuses roulades , sa grâce et son jeu en font une artiste d'élite, et M. Bourges est un heureux mortel de posséder un tel trésor. (Surtout, cher lecteur ne prenez pas ceci pour de la flatterie; c'est une simple vérité, allez plutôt vous en assurer si, déjà vous ne l'avez fait). Du reste, Mlle Sophie est parfaitement secondée par sa charmante sœur, et les duos que nous avons entendus par ce gracieux couple ne laissent absolument rien à désirer.

Et vous, Mlle Anna, vous avez une voix magnifique; pourquoi ne vous destinez-vous pas au théâtre, où tant de nos cantatrices envieraient la puissance de votre timbre ? c'est dommage, mais c'est une bonne fortune pour M. Bourges et ses habitués. Hélas! que de diamants voit-on se perdre ainsi, et qui cependant feraient la fortune de plus d'un directeur.

Les amateurs doivent savoir gré à Mme Chéri de la bonne volonté dont elle fait preuve, en persistant à embellir encore les soirées du café Vivaux, tant par sa présence que par son talent, malgré la position difficile où elle se trouve, et qui doit sous peu la rendre mère; on ne peut que la féliciter et s'estimer heureux de ses efforts pour retarder son absence, qui certainement laissera, un vide sensible dans la troupe.

Quant à M. Chéri, il ne dément pas sa réputation : Le Chanteur des Rues, — Les Pirouettes d'un vieux Danseur, - La mère Michel aux Italiens,

Le Témoin et Pauvres Hommes, sont autant de chansonnettes opposées par le genre, et qui prouvent qu'il est artiste consommé, car il excelle dans chacune d'elles.

Une Demoiselle zouave au théâtre de la guerre vient encore d'ajouter un nouveau triomphe à tous ceux qu'il a déjà obtenus, et nous doutons que cette bouffonne actualité ait été mieux interprétée à Paris.

N'oublions pas non plus les succès obtenus par la chanteuse espagnole qui, tous les soirs, attire une foule nombreuse de ses compatriotes, ce qui prouve que M. Bourges ne sait rien négliger pour se rendre agréable à toutes les populations. On peut dire à juste titre qu'il est à la piste de tout ce qu'il y a de mieux, et les sacrifices ne lui coûtent pas pour faire de son établissement le premier café-concert de Marseille; aussi le public lui prouve-t-il qu'il apprécie son choix par sa fidélité à envahir ses galeries.

Nous sommes autorisés à croire que la troupe d'élite du café Vivaux va encore s'enrichir des deux chanteurs Montagnards, dont nous avons annoncé les débuts au grand café des Arts, et qui n'ont pu s'entendre avec le propriétaire de cet établissement. Ces deux artistes, au talent desquels nous avons déjà rendu justice, se sont fait entendre cette semaine dans un Nocturne et dans le chant patriotique : Victoire , d'Adolphe Adam, qui vient d'être chanté à l'Opéra-Comique et au théâtre Lyrique ; ils ont été fort bien secondés par M. Chéri, et les applaudissements dont ils ont été couverts sont un sûr-garant que M. Bourges ne les laissera pas échapper; avis aux amateurs.

Paul Bignon, journal L'Artiste méridional, 2 décembre 1855, source gallica

Lettre de Champfleury à Jules Troubat

 Parti le soir même. Arrivé à Marseille le matin. J'ai vu le Sémaphore et l'ancien maire de Marseille.
Réception moins littéraire qu'à Toulouse. Toulouse ne parle que littérature, Marseille qu'arrivages de navires.

Le début n'est pas bon; on ne danse pas, des cafés-concerts idiots; j'ai été me consoler au café Vivaux, et je vous écris en sortant, peut être un peu amoureux d'une danseuse espagnole, je crois, qui ne chante pas mal et qui vaut tous les rats de l'Opéra...

On jouait la pantomime d'Arlequin Squelette, vous pensez si les matelots ouvraient des yeux. Ou je me trompe fort, ou j'emporterai de Marseille quelques Sensations de Josquin [...]

Réellement le ciel de Marseille éclaire bien toutes ces figures de grisettes sous les platanes.

Jules Troubat, extrait d'une lettre de Champfleury à Jules Troubat, le 6 mai 1862, Sainte-Beuve et Champfleury, Société du Mercure de France, 1908

Les débuts de Trewey au café Vivaux

En 1863, j'étais employé à la halle aux poissons en qualité de crieur. Le fort de mon travail était de 6 à 9 heures du matin et de 2 à 4 heures de l'après-midi; le coup de feu de la vente passé, j'employai mes heures de repos, avec d'autres camarades de la halle, à faire des exercices d'équilibre, de jonglerie et de trapèze. Parmi ceux qui se livraient avec moi à ces amusements se trouvaient les Depersanno qui devinrent de réputés trapézistes.

Le Concert Vivaux était situé en face de la Criée aux Poissons; un artiste de cet établissement qui m'avait vu jongler, vint un jour me demander si je ne lui prêterais pas mon concours à une soirée qui devait être donnée à son bénéfice. Je lui répondis que je voulais bien, mais que je craignais de pas être assez fort pour paraître en public et puis que je n'avais pas de costume. J'avais bien déjà monté sur les planches, étant fort jeune, pour jouer la Pastorale, mais j'avais peur de ne pas réussir mes tours d'adresse étant sur une scène

Enfin, il parvint à me décider en me promettant de m'aider et de me prêter un chic costume. Les camarades de la Criée qui étaient présents à cet entretien, m'encouragèrent à accepter en me promettant de venir m'applaudir

Quelques jours après, sur le tableau noir servant d'affiche à la porte de ce café chantant, on voyait figurer en lettres peintes au blanc d'Espagne:
Félicien, jongleur-équilibriste

Le soir de cette représentation, la salle fut comble.
Costumé en Colin, j'attendais impatient le moment d'entrer en scène; mais lorsque mon tour vint, j'eus un fameux trac. Heureusement que les applaudissements de mes camarades me donnèrent du courage et cela me permit de travailler assez bien. J'eus du succès et, à ma grande joie, j'avais débuté.

[...]

Le lendemain, le bénéficiaire vint me remercier en me faisant force compliments. Puis, il me dit que Mme Edouard, la directrice du Concert Vivaux, désirait me voir dans la journée même.

Mon travail terminé je me rendis chez la directrice. Sans ambage, elle me dit: "Tu sais, tu m'as fait plaisir, hier soir. Si tu veux venir tous les soirs, je te donnerai, comme à tous les autres, un franc par jour et tu seras nourri et logé. Tu auras aussi pour toi tous les sous qu'on jettera sur la scène pendant que tu feras ton numéro."

Puisque cela ne pouvait me gêner d'accomplir mon travail à la Criée, je m'empressai d'accepter.

Trois mois après, elle me demanda de jouer dans les pantomimes et dans les pièces à canevas. C'est alors que je quittai ma place d'employé de la Halle Vivaux pour devenir pensionnaire du Concert de Mme Edouard.

Je suis donc resté dans cet établissement, et c'est ce qui me permit de prendre des leçons de mimes, de me familiariser avec le public et de me fortifier pour les tours de jongleur. Ah! un franc par jour c'était peu. Heureusement que le jet de sous sur la scène - façon de ce public spécial de manifester sa satisfaction - faisait la balle
Voilà quels ont été mes premiers débuts.

[...]

Je crois bon de vous esquisser ce qu'était le Café Vivaux: une salle carrée ayant une galerie; de longues tables étroites avec tabourets étaient le modeste aménagement de la salle. La scène était très bien disposée et avait environ six mètres de large par cinq mètres de profondeur.

Les dames artistes, pendant la partie de concert, étaient assises sur la scène au fond, formant le demi-cercle. A tour de rôle, elles venaient à l'avant-scène pour chanter leur morceau. Entre deux tours de ces dames, c'était un chanteur ou bien une étoile qui se présentait au public. La soirée était toujours terminée par une pièce ou une pantomime.

La principale clientèle de cet établissement était composée de capitaines, marins et matelots des nombreux navires étrangers ancrés dans le Vieux-Port. Aussi, au programme les chants en espagnol, grec, anglais, italien, allemand, y figuraient toujours.

De cet ancien café-concert qui, comme vous le savez, n'existe plus, sont sortis des artistes d'une grande réputation. J'y ai vu débuter Plessis, Arnaud, Brossard, les Lamberti, David, Tony, Revertegat, les soeurs Noblet, dont la plus jeune épousa le chef d'orchestre, M. Allemand. Je ne crois point devoir vous apprendre qu'elle trôna au café Allemand sur la Cannebière. Elle fut aussi directrice des Folies-Bergères, de l'Eldorado et de la Scala de Paris.

Du Concert Vivaux sont aussi sortis le célèbre Deruder, Vanara, Placide, Amable, Rougon, Mallet et l'excellent pierrot et mime classique François, qui fut mon professeur ainsi que celui de Farine, de Riboulet et de Rouffe.

Voilà bien écourtés, les souvenirs que j'ai gardés de ce bon vieux temps. Ai-je répondu à votre bon désir? Je le souhaite.

  • Pierre Echinard, Marseille au quotidien, chroniques du 19ème siècle , Edisud, Aix-en-Provence, 1991