Le Palais de Cristal

  • Inauguration et fermeture du Palais de Cristal

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Le Palais de Cristal représente un des hauts lieux marseillais de spectacles de music-hall entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle. Il fut également l’un des plus grands concurrents de l’Alcazar.

Il est inauguré le 5 juin 1880 au n°32 des allées de Meilhan par Desmolin et Molaret. Le Palais de Cristal est un immense bâtiment de 1.300 mètres carrés, édifié par l’architecte Sixte Rey et décoré par la maison Apy, Partol et Cie. Son style s’inspire de la renaissance italienne.

Dans la salle principale, comprenant une scène pour l'orchestre, le public pouvait assister à divers spectacles. Au centre, se dressait une piste de patinage de plus de 400m2 qui pouvait se transformer en piste de cirque.

Mais ce qui rendait cet établissement unique et qui lui valut le nom de Palais-de-Cristal, c’était son immense escalier aux balustres en cristal qui permettait d’accéder aux mille cinq cent places des trois galeries.

Si l’établissement bénéficiait d’un système d’aération efficace qui le rendait plus supportable que d’autres salles au moment où la chaleur s’installait, il était dépourvu d’issues suffisantes en cas de sinistre ; seul l’escalier permettait d’évacuer les spectateurs vers la sortie.

un incendie survint en mars 1882 qui détruisit entièrement la salle; par chance, la dernière représentation était achevée depuis un moment et l’incendie ne fit aucune victime.

Au cours de sa rénovation, ce défaut d’évacuation fut pris en compte ;le Palais de Cristal rouvrit en décembre 1882 avec une capacité d’accueil augmentée à cinq mille places.

Dès son ouverture en 1880, les rivalités avec l’Alcazar ne tardèrent pas à se manifester et agrémentèrent le quotidien des deux établissements qui ne manquaient pas une occasion pour nuire au concurrent.
Ainsi le Palais de Cristal prit à l’Alcazar des artistes qui faisaient le succès de la salle du cours Belsunce, notamment le brillant chef d’orchestre Dominique Trave (1850-1908), ce qui n’arrangea en rien les difficiles relations qu’entretenaient ces deux salles de concert.

La vaste salle des allées de Meilhan souffrait d’une mauvaise acoustique et il valait mieux être doté d’une voix puissante pour ne pas se prendre les foudres d’un public dont la réputation était difficile à l’instar de celui de l’Alcazar.

C’est ainsi que Mayol (sous le nom de Ludovic) et Eugénie Buffet (sous le nom de Juliany) y connurent à leurs débuts l’un des pires moments de leur carrière.

Si le public criait au premier Fais ta malle !, la seconde, à peine avait-elle débuté sa chanson, qu'elle eut à essuyer une tempête de sarcasmes qui la fit fuir dans sa loge.

Artistes en vogue de la Capitale (Ouvrard, Mercadier, Paulus…), vedettes locales (Raimu, Vilbert, Augé, …) ou internationales, séances de luttes, numéros de cirque avec éléphants ou tigres, spectacles de pantomimes ou d’acrobaties, exhibitions, le Palais de Cristal offrait au public l’occasion unique d’apprécier des spectacles très divers.

La direction du Palais de Cristal devait s'atteler à la difficile tâche qui consiste à repérer quels types de spectacles feraient recette, quels artistes du moment séduiraient le public, il fallait également innover et surtout devancer l'Alcazar pour tenter de lui enlever des spectateurs.

C’est au Palais de Cristal que Fernandel alors enfant, découvrit le célèbre comique Polin dont il s’inspira pour sa carrière.
Ce bon gros à la face ronde presque toujours ouverte, qui chantait en pantalon garance à basane, le képi sur la nuque et tortillant dans sa main un énorme mouchoir, je le trouvai superbe, irrésistible de drôlerie. Je ne songeais qu'à l'imiter. Je venais d'avoir la révélation de ma nature comique et je n'eus de cesse que mon père m'achetât un costume de toulourou. Source: Les mémoires de Fernandel, recueillis par Pierre Barlatier.

C’est dans ce même établissement que l’on entendit pour la première fois en 1906 une chanson intitulée Le Navigatore. Polin qui se trouvait dans la salle la montra à Henri Christiné qui en fit La petite Tonkinoise

Faculté de Droit sur la Canebière de Marseille A la fin des années 20, le cinéma constituait le principal divertissement du public marseillais, les salles de concert ne pouvaient s’en sortir que si elles programmaient des films dans leur établissement, ce fut le cas pour l’Alcazar qui échappa encore quelques années au sort des salles de concert marseillaises. Mais le Palais de Cristal eut moins de chance et dut tirer sa révérence en 1927 pour devenir une salle de cinéma ; elle prit pour nom le Colisée, puis peu d'années après, celui de Pathé-Palace. Aujourd’hui, nous pouvons voir une faculté de droit à cet emplacement.

programme du Palais de Cristal du mardi 9 au jeudi 11 décembre 1919

Le Palais de Cristal se situait au n°32 des allées de Meilhan (110 de la Canebière) et au n°5 de la rue du théâtre-Français (face au Gymnase)
Aujourd'hui, on peut voir une faculté de droit à cet emplacement

L'inauguration du Palais de Cristal

Au moment où paraît cet article, le Palais de Cristal vient d'ouvrir ses portes au public, et il est plus que probable que, comme moi, qui ai eu la bonne fortune de le visiter dans tous ses détails, il en sortira émerveillé.

Ce monument, car c'est bien un véritable monument, a été un tour de force pour l'architecte et les entrepreneurs. En effet, sans parler de la hardiesse de sa construction, sur laquelle nous dirons un mot tout à l'heure, cet immense édifice a été achevé en moins de sept mois.

C'est un monument bien marseillais, car pas un des matériaux qui ont été employés ne vient du dehors; tout, depuis les fers, les pierres et les glaces gravées, vient de Marseille ou des environs ; de plus, tous les ouvriers qui ont contribué à son édification sont Marseillais.

La superficie totale de la construction est de 1,300 mètres carrés, et la charpente en fer de la grande salle pèse à elle seule 4,117 kilogrammes; cette charpente est composée de quatre fermes et est soutenue par 20 colonnes en fonte de 20 mètres de hauteur; tous ces fers ont été pris dans les entrepôts de Marseille, car les forges n'auraient pas eu le temps de fabriquer des fers spéciaux. Mais comme il fallait arriver à une portée de 26m50, on a été obligé de les relier entre eux avec des éclisses d'un genre spécial. Ce travail de charpente fait le plus grand honneur à M. Bonnet, entrepreneur de serrurerie, qui, outre une parfaite entente de son art, a montré un grand dévouement.

Maintenant, entrons si vous le voulez bien au palais par la porte des Allées de Meilhan. Nous nous trouvons aussitôt dans une salle de consommation, sur laquelle la première galerie forme loggia et qui est ornée d'une fontaine monumentale lumineuse dont les eaux changeront de couleur instantanément; c'est le commencement des merveilles, car nous voici aussitôt dans la grande salle des fêtes.

Cette salle de 730 mètres carrés se compose de la scène où se tiendra l'orchestre, du rink ou piste, et des promenoirs qui le contournent. Cette piste a 482 mètres carrés, et peut être changée immédiatement en cirque; dans ce cas, les chevaux arriveraient par un passage disposé sous la scène et communiquant avec une écurie capable de loger 40 chevaux.

La décoration de la salle, très réussie et d'un grand effet, est du style renaissance italienne, avec des ors de couleur.

Au rez-de-chaussée se trouvent également un restaurant et un café, indépendants à volonté de l'établissement et donnant sur la rue du Théâtre-Français. Ce restaurant a des cabinets particuliers au premier et une petite serre-fumoir.

Nous montons aux premières galeries par un escalier avec balustres en cristal et rampe en bronze blanc, et nous arrivons immédiatement dans le jardin d'hiver, décoré par les soins de Montel, horticulteur, avec des plantes exotiques de toute beauté.

Les premières galeries ont trois rangs de chaises ; les promenoirs sont derrière ; leur largeur totale est de 4m35. Nous reprenons l'escalier, et nous voici à la seconde galerie, qui a 3m50 de largeur et forme bateau. Les loges sont à cet étage et font face à la scène.

La ventilation de cette magnifique salle est établie par 96 fenêtres à tabatière, de sorte qu'on pourra la régler selon les besoins du moment.

L'éclairage qui doit faire scintiller les glaces et les colonnes diamantées est fourni par un plafond lumineux en glaces gravées, portant au centre les armes de Marseille, éclairé par neuf cent quarante-cinq becs de gaz. La salle est en outre rendue resplendissante par des guirlandes portant cent cinquante-cinq boules lumineuses. Si vous ajoutez à cela les vingt appliques du rez-de-chaussée, les quarante autres des galeries, vous arrivez, pour la grande salle seulement, et cela sans compter le lustre de la scène, au chiffre énorme de 1,280 becs de gaz. Le plafond lumineux est suspendu à la charpente. La grande salle peut contenir quatre mille personnes.

Quand je vous aurai dit que l'architecte de cette merveille est M. Sixte Rey, homme aussi modeste que plein de talent, que les entrepreneurs sont MM. Alphaise et Dray et que les décorations, très réussies, sont de MM. Apy, Partol et Cie je vous aurai à peu près dit tout ce que je viens de voir. Un autre jour, mon ami Flammèche vous racontera tout ce que l'on peut voir et faire pendant une journée et une soirée passées au Palais de Cristal.

J'ai cependant oublié de vous dire que l'orchestre, composé de 60 musiciens, sera conduit par M. Hugh Cas.

Maintenant, c'est tout, je crois. Il me reste cependant à souhaiter à MM. Demolins et Molaret tout le bonheur qu'ils sont en droit d'espérer pour les récompenser de leurs peines et mener à bonne fin leur audacieuse entreprise.

James Tramway, journal La Provence Artiste, 6 juin 1880, source Gallica

L'incendie du Palais de cristal

Le palais de Cristal a été détruit, la nuit dernière, par un incendie. A peine la représentation venait-elle de finir que le feu se déclarait sur la scène, et prenait immédiatement de telles proportions que tout espoir de sauver l'édifice fut bientôt perdu.

En moins de deux heures, de ce bel et vaste établissement (que vous pouvez comparer aux Folies-Bergère de Paris), construit il n'y a pas deux ans, il ne restait rien qu'un amas de décombres, de fers tordus et de madriers carbonisés, au milieu desquels se dressent les vingt pilastres de fonte qui le soutenaient.

Au premier signal, les secours arrivaient; malheureusement, on constata bientôt que tous les efforts seraient inutiles, et qu'ils devaient se borner à préserver les maisons au milieu desquelles le palais était encastré.

M. Thomas, contrôleur en chef, accoure sur les lieux, essaya, de pénétrer dans le foyer des artistes, il dut ressortir aussitôt à demi asphyxié par la fumée.

MM. Gravier père et fils, administrateurs, parvinrent à sauver la caisse au moment où ils fuyaient, une formidable détonation retentit, c'était le plafond qui s'effondrait.

Les pertes sont immenses, quelques-unes sont irréparables; tous les instruments de l'orchestre, un lot de partitions dont la plupart, manuscrites, sont les œuvres du chef d'orchestre M. Trave n'existent plus, c'est une perte évaluée à 25,000 francs.

Les costumes et les bijoux, des artistes sont détruits. Mmes Kadoudja, Vandà, Vaviloff et Bepoix ont perdu toutes leurs toilettes.

Un des directeurs, M. Desmolins, était à Nice depuis le carnaval; quand il est arrivé ce matin, il n'a plus trouvé que des ruines; déjà, étant directeur de l'Alcazar du cours Belzunce, il avait vu cet établissement détruit par le feu.

Les directeurs vont continuer les représentations sur la scène des Folies-Marseillaises, que la faillite a rendue vacante et dont ils viennent d'acheter le mobilier, en attendant la reconstruction du Palais de Cristal, qui probablement durera quatre mois.

Les pertes sont évaluées à 850,000 francs, couvertes par six compagnies d'assurances

Journal Le Gaulois, 18 mars 1882, source Gallica

Rivalités entre l'Alcazar et le Palais de Cristal...

A la suite de la polémique des établissements rivaux, Alcazar et Palais de Cristal, de Marseille, le nom de l'honorable M. Mollaret, propriétaire de l'Alcazar, avait été mis on ne sait pourquoi;
Le fils, voyant son père visé, est allé trouvé M. Pompéi, directeur du Palazzo, et lui a envoyé un maître coup de poing.

Epilogue : M. Mollaret fils a été jugé correctionnellement ce matin et condamné à huit jours de prison. 200 francs d'amendes et aux dépens. Le plus curieux, c'est que le principal coupable, l'auteur de la pièce, n'a pas reçu les coups qui lui étaient destinés : il est vrai qu'il n'est pas ici, il est probable qu'il ne perdra rien pour attendre...

A D'H. L'Art lyrique et le Music-hall, 1896, source Gallica

Octobre 1909 - Réouverture du Palais de Cristal

La réouverture du palais de Cristal a été l'événement de la semaine. Le public marseillais venait en foule samedi dernier assister à cette résurrection.

Démolir et reconstruire en six mois un édifice comme le Palais n'est pas chose facile. Pourtant Messieurs Paul et Joseph Bérengier, les habiles et distingués architectes, à la compétence desquels Messieurs Reveillat et Cie s'étaient adressés, se sont joués des difficultés que comportait une telle entreprise et ont réussi à doter Marseille d'une salle de spectacle comme on n'en a jamais vue en France.

Le merveilleux édifice actuel fait l'objet de l'admiration de tous, tant par ses dimensions imposantes que par ses décorations et son aménagement bien compris. On est surpris tout d'abord par le hall d'entrée aux vastes proportions avec son double escalier majestueux conduisant aux galeries. Dans la salle, l'heureuse disposition des fauteuils largement espacés sur un parterre incliné permet aux spectateurs d'embrasser toute la scène sans aucune gêne. Les galeries, parfaitement aménagées, s'avancent au-dessus des fauteuils en une courbe gracieuse. Les pourtours larges, spacieux, avec des dégagements nombreux, permettent de circuler librement. Des salles de consommation et des bars américains vous invitent, par leur installation et leur confort tout moderne, à venir consommer.

On est charmé par les décorations de la salle de style Louis XVI qui dénotent un goût véritablement artistique et qui, malgré l'absence de peintures, restent délicieusement fraîches et jolies sous leur tonalité crème.

Le groupe allégorique, d'une conception originale, fait un effet superbe au-dessus de la voussure de la scène, de même que le motif central du plafond ajouré et orné de cabochons lumineux. Et partout, partout, tamisée ou éclatante, ruisselle la lumière répandue à profusion par des lustres et des appliques aux formes élégantes, oeuvres du maître Granoux.

Nous adressons nos plus vives félicitations à Messieurs Reveillat et Cie, ainsi qu'à tous ceux qui ont été leurs collaborateurs dans cette oeuvre remarquable.

Sur l'immense scène, dans un luxueux décor, défilent chaque soir les numéros d'un programme les mieux compris. Ce sont tour à tour Mlles Paule Andrée, Marcienne, Teski et Messieurs Level, Deschamps, Mourriès, qui vous charment ou vous amusent par leurs chansons; le comique Tramel; les huit Jaxons, danseurs exceptionnels; les Willy Arbra, merveilleux équilibristes musicaux; les Bernys, duettistes; la belle Louvia et ses comiques abracadabrants; Kelly and Gillett, vraiment drôles dans leurs scènes d'acrobatie excentrique. Enfin le chevalier Thorn qui est un illusionniste au talent stupéfiant par ses tours; il obtient chaque soir un succès fou.
Ne terminons pas sans mentionner l'excellence de l'orchestre si bien dirigé par M. Barrégat.

Le journal La Vedette, Schel., 16 octobre 1909, source Gallica

Le Palais de Cristal va être démoli...

On va démolir le Palais de Cristal de Marseille, qui sera remplacé par un vaste music-hall analogue aux plus grands établissements américains. Cette nouvelle salle, qui ne comportera pas moins de trois mille places assises, s'appellera sans doute le Coliseum.

Nicolet, journalLe Gaulois, 20 août 1927, source Gallica

  • Francis Esposito et Claude Maubon, l'Alcazar de Marseille au temps des turbulences , éditions du ver luisant, 2006, ISBN : 2-84701-201-x
  • Cent ans de chansons à Marseille, Revue Marseille, 145, 1986
  • L’Alcazar à livre ouvert , Revue Marseille , n° 204, 2004
  • Pierre Echinard, Marseille au quotidien, chroniques du 19ème siècle ,Edisud, Aix-en-Provence, 1991